Vivre le vœu de chasteté dans la vie religieuse assomptionniste à Madagascar

VIVRE LE VŒU DE CHASTETE DANS LA VIE RELIGIEUSE ASSOMPTIONNISTE À MADAGASCAR

 

Introduction :

Vivre est un art qui demande la sagesse et le savoir-faire. L’artiste soigne bien son œuvre avant de la vendre. Ainsi, les formateurs préparent les jeunes et les adolescents à bien vivre humainement et spirituellement, par l’éducation qui est tellement importante pour élever et enseigner, avant de les laisser grandir pour devenir adultes. Le Père Emmanuel d'Alzon, fondateur des Augustins de l'Assomption disait dans ses écrits spirituels : « il ne suffit pas d'enseigner, il faut élever ; et l'éducation est une tâche bien autrement difficile que l'enseignement » L'un des rôles des Mpanabe (mot malgache qui désigne l'ensemble des formateurs, éducateurs, accompagnateurs … et qui est riche en signification : faire grandir en âme, esprit, corps, rendre plus humain, plus sociable … dans la vie concrète) dans une maison de formation comme le noviciat, est de témoigner qu'il est possible de pratiquer les conseils évangéliques dans la vie courante de chaque religieux. L'expérience montre que vivre le vœu de chasteté est l'un des défis que les instituts religieux, en général, doivent faire face pour montrer que les religieux ne sont pas des  extraterrestres, même s'ils ne choisissent pas la vie conjugale. Beaucoup d'encre a coulé pour explorer les différents aspects du vœu de chasteté. Mais il ne suffit pas de donner des théories qui peuvent désorienter les jeunes apprentis qui n'ont pas l'expérience de le vivre. Le démontrer et le pratiquer dans la vie quotidienne sont un bon témoignage de vie pour les gens. Le Pape François l'a rappelé aux évêques de Madagascar que : « la chasteté et l’obéissance sont à considérer avec très grande estime, il vous revient de le rappeler sans cesse ; ces vertus doivent être présentées et vécues sans ambiguïté par les formateurs dans les séminaires et les noviciats. »

Parler de la vie sexuelle est un sujet d'actualité. On ne papote, en cachette, que de sexe dans la vie quotidienne des adolescents et dans les sociétés. Partout, on voit des publicités sur des marchandises avec des photos de femmes à moitié vêtues. Dans les média et à l'internet, si on ne fait pas attention, on risque de tomber dans des images de sexe. Il est donc important d'en discourir pour éviter les malentendus auprès des jeunes formés dans la vie religieuse.

Notre analyse se basera ici sur le problème que les religieux malgaches, en général, peuvent rencontrer en vivant le vœu de chasteté et comment les assomptionnistes pourront, s’ils le veulent, vivre concrètement ce vœu dans la vie religieuse augustinienne à Madagascar. Il est bon de mentionner que le champ de notre étude se limite à une société traditionnelle malgache dans les régions Sud-Ouest et Anosy de Madagascar.

Notre but est donc de voir l'évolution de la compréhension du vœu de chasteté. Pour ce faire, nous allons parcourir différentes influences avec lesquelles les religieux malgaches ont grandi, pour voir les difficultés de vivre le vœu de chasteté à Madagascar. Ensuite, nous allons voir les textes fondamentaux qui montrent l'évolution de la compréhension du vœu de chasteté dans la vie religieuse assomptionniste. Et enfin, nous allons essayer d'avancer quelques propositions qui pourraient aider à résoudre les problèmes que soulève ce vœu de chasteté.

I – QUELQUES DIFFICULTÉS A VIVRE LE VŒU DE CHASTETE DANS LA VIE RELIGIEUSE À MADAGASCAR

1.      Influence de la culture traditionnelle malgache

Avant de parler de l'influence de la culture traditionnelle malgache sur la vie religieuse à Madagascar, on peut partir de la conception de la « vie », traduite par le mot « AINA » selon le vocable malgache. Conformément à cette conception, la « vie » vient de ZANAHARY (le Créateur). Dieu est le seul propriétaire de la vie. Il a le pouvoir de la donner et de l'enlever. Dieu a donné la vie à l'homme et celui-ci doit la transmettre à sa descendance et la multiplier. La naissance d'un être humain tient une place très importante dans la société malgache et compte beaucoup pour certaines ethnies malgaches. On y fait la fête avec des repas copieux, selon la possibilité de la famille. Si c'est un enfant mâle, la fête s'accentue lors de la circoncision.

Cela pour dire que chaque personne masculine ou féminine hérite la vie d'au moins d'une autre personne et doit la transmettre à une autre. Ainsi la stérilité est considérée comme un outrage à l'honneur de quelqu'un ou perçue comme une punition de Dieu. C'est une honte pour une femme malgache d'être stérile.

Si dans une famille existe un « dogalahy » (doga = seul et lahy = garçon), c'est-à-dire un homme qui n'a ni femme, ni descendance, toute sa parenté s'empresse pour lui trouver une femme. Même s'il en a une, mais stérile, il lui en faut une deuxième, pour lui donner une postérité. Dans les régions du Sud-ouest et Anosy, on pratique encore cette tradition. Prenons comme exemple, dans le sud de l'île, un homme, qui n'est pas riche mais un simple salarié, est réputé avoir 32 enfants, alors qu'il habite dans une commune rurale. Il a 9 enfants avec sa première dame, et 23 autres avec ses 7 maîtresses. De cette réflexion, on constate que l'être humain veut conserver éternellement sa vie. Un proverbe le dit clairement : « Mamy ny aina ka kajiana fatratra» (Douce est la vie, il faut la soigner).

Comme une personne est limitée par le temps et l'espace, elle ne peut pas rester immortelle, elle transmet cette vie à sa descendance qu'elle appelle « silaky ny aina » c'est-à-dire « une partie de sa vie, une âme sœur ». Une personne aime son enfant plus que son conjoint. La conservation de cette vie est essentielle. Un proverbe malgache le souligne : « Tsy mba maty ny miteraka » (Celui qui engendre ne meurt pas). Celui qui n'a pas de postérité est considéré comme « vatobory » : une pierre qui ne se multiplie pas. Tout homme est mortel, il peut facilement accepter sa première mort, c'est-à-dire sa mort physique. Pourtant, il ne supporte pas sa seconde mort, la disparition de son souvenir. On dit en malgache : « Ny fahafatesana voalohany zakako ihany, fa ny fahafatesana faharoa no tsy tantiko mihintsy » (Je peux tolérer ma mort physique, mais ma disparition de l'histoire m'est insupportable). C'est la raison pour laquelle on donne le nom familial aux enfants. Cela pour dire que l'enfant est la continuation de la vie d'une personne. Celle-ci vit en son enfant et en sa descendance.

Dans la société traditionnelle malgache, on ne culpabilise pas une fille-mère d'avoir malmené sa vie si elle tombe enceinte, mais on la félicite de pouvoir donner naissance. Et par conséquent, les jeunes hommes la convoitent pour femme. Il n'y a pas de cas d’adultère pour les jeunes qui ne sont pas encore mariés. Un cas me fascine : un jour, lorsqu’une jeune fille vient d'accoucher, des mamans viennent lui offrir des cadeaux et lui chuchotent de devenir épouse de leur fils. Parce qu'elle a la possibilité de mettre au monde un enfant. Dans les années 1980 à 1990, à Madagascar, des rumeurs disaient que « celle qui ne peut pas enfanter n'est pas une femme ». C'est l'une des raisons qui a provoqué un « baby-boom » dans la société. Certains jeunes qui sont candidats à la vie religieuse actuelle sont des fruits de cette réalité. Ils ne sont pas donc indifférents vis-à-vis de la question de la sexualité, parce qu'ils sont nés avec cette influence sociale.

La descendance est donc une aspiration prioritaire dans la conception de la vie selon la culture traditionnelle malgache. Pour qu'il y ait une descendance, il faut qu'une personne ait un conjoint. La transmission de la vie par l'amour conjugal est une nécessité selon la culture traditionnelle malgache. Un proverbe l'explicite clairement : « Ny anambadian-kiterahana. », ce qui se traduit par « Épouser, c'est pour donner naissance ». De ce fait, pour les prêtres malgaches dans l'Église catholique, le célibat pose problème. Dans la tradition malgache, un sacrificateur doit être un homme mûr. La maturité se manifeste essentiellement par le fait de se marier et d'avoir des enfants. On le considère, à ce moment-là, comme un Raiamandreny, c'est-à-dire, un parent ou un ancien, ou chef dans le clan. Mais à celui qui n'a pas de femme, le clan ne lui donne pas le pouvoir d'offrir un sacrifice. On tâchera de trouver une femme pour ce jeune homme-là ou on choisit une autre personne mariée. Si l'on extrapole cette considération sur la hiérarchie dans la tradition malgache à la hiérarchie catholique, on peut dire que pour la conception traditionnelle malgache, un homme non-marié ne devrait pas être chef d'une institution. Alors que dans l’Église catholique, on choisit les prêtres parmi les hommes célibataires.

La pratique de la polygamie n'est pas tellement importante dans toute la grande île, parce qu'il y a des régions imprégnées du christianisme et adoptent la monogamie. On constate quand même des gens mariés qui ne se contentent pas d'une seule femme et ont leur « deuxième bureau » (une deuxième épouse) quelque part. Pour les régions de notre champ de travail, un homme riche peut, s'il a le désir, épouser plusieurs femmes. Sa richesse se manifeste par le fait d'avoir de nombreux enfants. Pour le cas d'un homme qui veut avoir plusieurs enfants, il demande à sa première femme l'autorisation d'épouser une deuxième dame. La première dame n'a pas le droit de refuser l'intention de son mari, mais selon la coutume malgache, l'homme l'avertit avant d'introduire une deuxième dame dans sa vie. Et cette deuxième femme doit lui donner beaucoup plus d'enfants que la première pour manifester la concurrence entre les deux épouses, ainsi que la troisième ou la quatrième femme. Le fait d'avoir plusieurs femmes et enfants est une marque de richesse et de fierté pour un homme, Richesse parce qu'il a la possibilité de payer le contrat aux beaux-parents et parce qu'il peut fournir la dot à sa femme. Faire la fête lors des fiançailles est une autre dépense, Fierté parce qu'il est considéré comme un homme fort et ayant la vigueur sexuelle. Il a la capacité d'engendrer et la possibilité de nourrir ses enfants. Ensuite, ses enfants mâles l'aideront à développer ses richesses en travaillant la terre et en gardant ses zébus.

Toutes ces circonstances (la transmission de la vie, la marque de la maturité par le fait d'avoir un conjoint, la liberté sexuelle), provoquent en général quelques difficultés pour les religieux de vivre le célibat dans la vie religieuse malgache, parce que pour ceux qui veulent se consacrer à la vie religieuse, on leur demande de renoncer au mariage et, par conséquent, de ne pas avoir d'enfants, ce qui veut dire qu'ils doivent se consacrer totalement au Seigneur et offrir toute leur vie pour étendre le Règne de Dieu. Ils n'ont pas besoin de conjoint pour vivre religieusement. Pour eux, l’Église leur demande de vivre en communauté en privilégiant la vie fraternelle.

2.      Incompréhension de la notion de chasteté et de l'amour

On ne trouve pas encore de mot malgache pour traduire « chasteté ». Le mot « fahadiovana » pourrait signifier la chasteté et on l'emploie dans les formules des vœux mais ce  n'est pas une sentence extraordinaire pour la société traditionnelle malgache pour exprimer le sens chrétien de ce terme. « Fahadiovana » s'emploie dans la vie quotidienne pour désigner une clarté, une nouveauté (une chose originale), une propreté, … Ce terme s'applique, par exemple, pour signifier la clarté de l'eau ou l'originalité d'un vêtement ou la propreté d'une chambre … Cela pourrait désigner aussi la propreté de la main innocente, qui n'a pas commis de meurtre ou d'un vol. On appelle « madio eritreritra » quelqu'un qui a une conscience droite, qui ne ment pas, qui ne séduit pas les jeunes filles. Ce « madio eritreritra » rejoint un peu la compréhension chrétienne du vœu de chasteté. Une personne dont perce facilement la cohérence de sa pensée et de sa vie, qui a un esprit sans détour et qui est de bonne volonté, est considérée comme « madio eritreritra ». Ainsi, un enfant qui ne ment pas, un garçon puceau, une fille vierge, sont des « madio eritreritra », lorsqu'ils ne parlent pas de la sexualité avec d'autres gens.

Il est bon de signaler que, dans la société malgache, la virginité féminine n'est pas essentiellement une valeur exigée avant le mariage. On demande même à une jeune fille, pour tester si elle s'entend bien avec son futur conjoint et avec sa future belle-mère, et ensuite si elle peut tomber enceinte, d'habiter avec son futur beau-parent et son futur époux avant de conclure le « vodiondry » (contrat entre les deux parents pour demander la main de la jeune-fille). Pour le jeune homme, il est libre de faire ce qu'il veut avant le mariage. On ne l'accuse même pas d'un état d'adultère. On dit en malgache « Ny lehilahy dia toy ny rano, kapaina tsy hita fery. » (L'homme ressemble à l'eau, on la trace avec un couteau, mais elle ne saigne pas). Cela veut dire qu'on ne peut pas vérifier si le jeune homme est puceau ou pas avant le mariage. La société traditionnelle malgache privilégie alors la liberté sexuelle. D'où la difficulté de comprendre le mot chasteté selon la tradition chrétienne. Une petite histoire pourrait illustrer ce que j'ai avancé ici : une fois, lors du renouvellement des vœux des religieux assomptionnistes en formation, nous avons entendu des formules de vœux incomplètes. Au lieu de dire, en malgache : « Izaho frera… dia mivoady fa hiaina ny fahantrana sy ho tokantena ao anatin'ny fahadiovana noho ny evanjely ary ny fanekena maha-relijiozy » qui se traduit par « Moi, … je promets à Dieu de vivre la pauvreté, le célibat dans la chasteté selon l’évangile et l'obéissance religieuses », quelques jeunes ont sauté le mot « dans la chasteté ». Cela provoqua de vives surprises dans l'assemblée parce que cela ébranle le fondement même des vœux. Dans la formule française des vœux, on dit : « … je promets à Dieu de vivre dans la pauvreté, dans la chasteté et dans l'obéissance religieuses, ... »

De cette simple observation, on constate que le vœu de chasteté a été vécu comme une interdiction à la volonté humaine d'engendrer pour ces jeunes religieux. Elle a été considérée aussi comme mauvaise pour la vie humaine. Selon leur conscience, faire le vœu de chasteté est une sorte de révolte contre la nature humaine. Il est vrai qu'au noviciat, on ne peut pas tout dire ni tout expliquer. Et dans la vie quotidienne selon la tradition malgache, les Malgaches ne favorisent pas le dialogue entre parent et enfant, entre père et fils, entre mère et fille. La sagesse malgache se transmet par l'imposition des idées préconçues des personnes âgées. Il n'y a pas de réflexion personnelle de la part des jeunes. On applique l'éducation rigoureuse de l'obéissance. Si les jeunes essaient d'améliorer leur réflexion sur la vie, on leur reproche de ne pas suivre la tradition et de remettre en question le « Fombandrazana » (la Tradition). Cela mérite une réflexion sérieuse, car les ancêtres ont pris cette disposition parce qu'ils ont voulu sauvegarder la vie humaine par le fait de la transmettre de parent à l'enfant. Or, pour les religieux, on pourrait interrompre cette transmission là. On explique que pour les religieux, au lieu de donner naissance aux enfants, ils éduquent les enfants des autres pour transmettre la vie de Dieu, parce qu'ils sont enfants de Dieu, le Père. Je pense que les jeunes malgaches n'osent pas remettre en cause cet enseignement devant les aînés, mais ils le font en cachette. L'éducation à « la malgache » est une sorte de transmission de la sagesse perçue par les aïeux à leur époque. Il s’agit de la suprématie des anciens. Tandis que certains éléments de cette sagesse ne s'adaptent plus à notre génération. On ne vit pas la même situation sociale, économique, politique et religieuse. Si des jeunes ont omis ce mot « chasteté » dans la formule de l'engagement, c'est parce que leur conception du vœu de chasteté n'a pas été comprise comme un engagement consenti librement. Ce qui implique que le vœu de chasteté incompris entraîne une fausse conception dans la vie religieuse.

Pour les gens qui ne connaissent pas ce qu'est la vie religieuse, ils pensent que les religieux, en vivant le vœu de chasteté, sont des gens vaccinés contre les tentations de la chair. Ils disent que les religieux sont épargnés des problèmes de la sexualité. Ils les rallient dans des groupes des gens extraordinaires. Des jeunes aussi ont cette conception. Cela motive même leur entrée dans les séminaires. Parce qu'ils y trouvent le refuge contre les séductions des jeunes filles. Ils pensent qu'en accédant dans les maisons de formation religieuse, on est bien encadré et bien entouré.

Il y a aussi des influences de la mauvaise compréhension du mot « amour » : certains jeunes adoptent cette phrase « l'homme ne peut pas vivre sans l'amour », sans connaître le vrai sens de ce mot « amour ». Ils mélangent et généralisent l'attribution de l'expression « Dieu Amour» pour signifier quelque chose de sexuel. Cet esprit-là se trouve chez quelques jeunes en âge d’adolescence. Il est indispensable qu'ils apprennent à distinguer l'amour de la sexualité. M. Kundera affirme dans son livre que : « l'amour et l'acte d'amour sont deux mondes différents » pour percevoir les différences entre ces deux mots. L'homme est fait pour aimer et être aimé. Cela ne veut pas dire que tous les hommes doivent pratiquer l'acte sexuel pour manifester leur amour envers quelqu'un qu'il aime. C'est un peu cela la difficulté des jeunes prêtres qui entament leur ministère sacerdotal. Ils essaient de répondre à l'appel universel de l’Église de se lancer dans une pastorale de proximité. Leur apostolat les envoie à rencontrer des gens. Ils se trouvent à l'aise dans ce bain. Mais, par manque de prudence, des jeunes prêtres se laissent attirer pas des jeunes filles qui font irruption dans leur vie. Celles-là tentent leur chance pour trouver un homme de confiance, un homme avec qui elles peuvent partager leurs souffrances et leurs angoisses. Les prêtres essaient de les écouter mais ils n'ont pas toutes les solutions. La tentation de tout réussir subsiste. Et après, il s'avère difficile de reculer quand on est tombé amoureux d'une fille. Elle ne lâche pas facilement. C'est vrai que le prêtre est « messager de l'amour », mais cela ne veut pas dire qu'on applique cela à l'acte sexuel. Souvent, les prêtres et les religieux oublient que, dans leur apostolat, ils sont appelés à vivre la continence et l'abstinence pour parvenir à la chasteté. Jean-Paul II a bien mis en garde les prêtres de l'incompréhension du ministère de proximité : « Ainsi, par exemple, le besoin légitime de connaître la société actuelle pour répondre à ses défis peut amener à céder aux modes du moment, en diminuant la ferveur spirituelles ou en provoquant le découragement. »

3.      Influence de la vie sociale actuelle

L'un des derniers problèmes que rencontrent des familles actuelles est le divorce des parents, ou la mort du papa. Ce cas entraîne chez les enfants un manque d'amour et d'affection paternelle. L'autorité maternelle ne suffit pas pour éduquer les enfants. Pierre Debergé le souligne : « La crise de la paternité (qui) conduit de plus en plus de femmes à jouer un double rôle paternel et maternel, un modèle unique de réussite sociale qui ajoute à la fragilisation du lien paternel... ». Une femme seule ne peut pas satisfaire le besoin affectif d'un enfant, et cela peut nuire à l'éducation des enfants dans une société. Le divorce peut provoquer donc un trouble psychique et psychologique chez les enfants. Il y a là un manque de sens de responsabilité parentale. La séparation des parents peut tourmenter les enfants, irriter la tristesse des enfants et conduire aux chagrins de chacun d'eux. Cela prouve que voir une maman vivre le célibat toute seule en élevant ses enfants fait peur aux jeunes actuels. Certains de ces jeunes choisissent la vie religieuse pour avoir la tranquillité et la paix parce qu'ils ne trouveront pas la solitude dans une communauté religieuse.

Le drame de l'enfant non-désiré accentue cette blessure chez certains jeunes. L'abandon du père est un fait, et le mépris de la maman empire la situation de l'enfant. Cela entraîne une révolte excessive, une sorte de vengeance chez les enfants et cela éclate lorsqu'ils sont devenus adultes. Lorsque j'étais responsable de jeunes postulants à la vie assomptionniste (2006 – 2013), lors des réunions des formateurs, on se partageait les nouvelles. L'un des formateurs raconta le cas d'un garçon mal-aimé de ses parents. Il était le dernier de neuf enfants. Ses parents ont voulu cesser d'enfanter à cause du nombre d'enfants et de la pauvreté. Mais sa maman est tombée enceinte de lui. Il paraît que tous les deux ont décidé de l'avorter, mais cela n'a pas abouti. Lorsque ce garçon a eu l'âge d'aller à l'école, ses parents n'ont plus eu la force de payer ses écolages. Heureusement, un prêtre a payé ses frais de scolarité jusqu'à l'obtention du baccalauréat. Le désastre est arrivé lorsqu'il est entré au postulat. Il courait après des filles par manque d'affection parentale. Il n'a pas résisté dans sa vocation religieuse. C'est un exemple parmi tant d'autres, qui atteste la difficulté des parents d’élever et éduquer leurs enfants.

La société traditionnelle malgache a traversé plusieurs années, voir même des siècles, de transformations à cause de la mondialisation, pour assumer son existence. Une civilisation ne peut pas rester éternellement stable sans ressentir une déformation. Elle a éprouvé des conséquences de la mondialisation pour ne pas s'isoler toute seule dans son coin, selon l'esprit du particularisme. En même temps, la vie religieuse a évolué en suivant ces influences. Certains religieux malgaches aînés ont constaté ces dérives. Ils ont suivi des formations assez rigoureuses, et actuellement, les jeunes réclament plus de liberté. Cette évolution des mœurs produit des changements énormes dans certaines vies communautaires jusqu'à les entraver. D'où la constatation du supérieur général des Assomptionnistes : « La culture « geek » a fait son entrée dans les couvents ». L'utilisation des moyens de communication sociale comme l'internet, les téléphones portables, peut engendrer des complications pour vivre la chasteté religieuse, et les religieux doivent faire attention en maîtrisant ces outils modernes. C'est par ces moyens de communication que les jeunes se transmettent leurs déclarations d'amour, sans que les formateurs le sachent. Lors d'une rencontre entre formateurs de l'Assomption au Brésil, en 2008, j'ai soulevé cette question de l'utilisation des moyens de communication sociale. J'ai mentionné que chez nous, les Assomptionnistes de Madagascar, on n'autorise pas les jeunes pré-novices à utiliser les téléphones portables. Toute l'assemblée a éclaté de rire. Mais c'est une mesure d'accompagner que les responsables de la formation de la Vice-Province ont prise pour que les jeunes essaient de quitter leurs ancien(ne)s ami(e)s et qu’ils (elles) ne les « embêtent » pas dans leur formation. Prenons l'exemple d'un cas qui s'est produit en novembre 2007. Un jeune est entré au postulat après avoir réussi son baccalauréat. Durant les grandes vacances, il a fêté sa réussite en couchant avec son amie. Et lorsqu'il lui a annoncé son intention d'entrer dans la vie religieuse, son amie ne voulut plus le lâcher. Il a insisté dans son projet de vie et est parti pour Tuléar. Lorsque tous les jeunes sont arrivés chez nous, après deux semaines d'installation et de remise en état d'études, j'ai demandé à tous les jeunes de cette promotion de me remettre tous les téléphones portables. Mais lui, il en a gardé un. Et en novembre, son amie l'a appelé par son téléphone pour lui annoncer qu'elle était tombée enceinte. Troublé par cette annonce, il ne tenait pas sur sa chaise. Finalement, il m'a communiqué son intention de partir. Je lui ai demandé la raison. Il m’a dit qu'il ne supportait pas la chaleur étouffante du climat de Tuléar et qu'il avait le mal du village. Ce n'était pas une raison convaincante. Mais, nous, les formateurs, lui avons permis de partir. Arrivé sur place, il a constaté que son amie n'était pas enceinte. Au bout d'une semaine, il m'a appelé par téléphone pour dire qu'il voulait revenir pour continuer sa formation. Nous n'avons pas cédé à ce genre d'histoire. Le pire peut arriver avec la mauvaise utilisation de ces moyens de communication. Il faut faire attention aussi sur le choix des sites Web à visiter. Il y a des sites qui aident à se cultiver, mais il y en a aussi qui déshumanisent. C'est vrai que l'homme est libre de choisir ses moyens d'information, mais savoir trier est un avantage.

Nous venons de parcourir les différentes coutumes et les questions avec lesquelles les Religieux assomptionnistes ont grandi. Nous avons vu aussi les difficultés qu'ils rencontrent dans leur vie quotidienne. Nous nous intéresserons maintenant à la manière de vie qu'ils doivent conjuguer avec les diverses Règles de leur Congrégation depuis les origines jusqu'à maintenant.

 

II - VIVRE LE VŒU DE CHASTETE DANS LA VIE RELIGIEUSE ASSOMPTIONNISTE

1.     Ce que dit la Règle de saint Augustin sur le vœu de chasteté :

La Règle de saint Augustin, dans son ensemble, ne prétend pas donner une discipline qui traite de tous les problèmes de la vie religieuse. Elle nous suggère des réponses à des questions concernant les difficultés de vivre la vie religieuse du IVème siècle. Et les Instituts religieux récupèrent celle-ci pour en faire leur Règle de vie. Cette règle détermine des conditions de vie qui comportent des préventions, de la prudence pour les moines et moniales afin ne pas succomber à la tentation. C'est vrai que cette règle date d’il y a 17 siècles mais elle est toujours appliquée de nos jours. « La Règle de saint Augustin, par les conseils qu'elle prodigue, les réponses qu'elle apporte, est plus que jamais actuelle et adaptée au monde moderne ». Pour moi, assomptionniste, il est bon de me référer à cette Règle pour essayer de comprendre les difficultés de vivre le vœu de chasteté à l'Assomption.

Dans sa règle, au paragraphe 1 du chapitre 4, saint Augustin parle de la simplicité des vêtements que ses moines et moniales doivent porter pour ne pas attirer l'attention. Saint Augustin est un homme de l'intérieur. Il préfère que ses disciples attirent l'attention par la qualité de leur vie intérieure que par la vie extérieure. « Ce que vous portez ne doit pas vous faire remarquer, ne cherchez pas à plaire par vos vêtements, mais par ce que vous êtes intérieurement ». L'apparence peut tromper les regards des gens et surtout des jeunes filles. Lorsque les trois premiers assomptionnistes sont arrivés dans le diocèse de Tuléar, ils s'habillaient en soutane. Mais, vu le climat tropical de Tuléar et ses environs, les religieux assomptionnistes ont demandé au Provincial de Paris de porter des habits plus légers, adaptés au climat du lieu. Après quelques discussions, les religieux assomptionnistes ont eu l'autorisation de s'habiller en civil. Actuellement, des religieux assomptionnistes autochtones se mêlent à la vie quotidienne de la foule. Parfois, des gens ne distinguent pas les religieux des fonctionnaires. Plusieurs fois, je me suis fait appeler « monsieur » par quelqu'un qui ne me connaissait pas. Il y a aussi des religieuses que les gens appellent « madame » lorsqu'elles ne mettent pas leur voile. Et lorsque j'ai étudié à l'université de Tuléar de 2007 à 2010, je me suis bien habillé en chemise pour me conformer au monde universitaire. Et des jeunes filles qui ne me connaissaient pas essayaient de m'accoster et de m'épater parce que je ne portais pas de signe d'appartenance à ma famille religieuse. C'est pour dire que ces jeunes filles-là étaient attirées par mes tenues vestimentaires et par mon apparence. « Vouloir plaire aux autres est un instinct naturel, un besoin même. » C'est l'un des risques auxquels doivent prêter attention les religieux assomptionnistes malgaches pour ne pas tromper les gens et surtout les jeunes filles par leur tenue vestimentaire et pour ne pas transgresser cette règle du respect de la chasteté.

La vie communautaire est l'un des facteurs qui permet aux religieux de se soutenir les uns et les autres dans les épreuves de la vie et de s'encourager quand l'un d'eux affronte un problème notamment au niveau de la sexualité. Personne ne peut vivre seul. Pour éviter les dérapages, il est souhaitable que le religieux ne sorte pas seul, même en faisant son apostolat ou en sortant en ville, là où il peut croiser des jeunes filles ou femmes séduisantes, surtout quand il y a des fêtes. S. Augustin avertissait ses moines du danger de la vie solitaire et encourageait la vie en groupe en ses termes : « Quand vous sortez, allez ensemble ; lorsque vous êtes arrivés, restez ensemble ». Il intensifie cette recommandation : « Par conséquent, lorsque vous êtes réunis à l'église, ou à un autre endroit où se trouvent également des femmes, soyez les uns pour les autres les gardiens de la pureté. » Dans l’Évangile de saint Luc, Jésus aussi « les envoya deux par deux ».

Dans la vie quotidienne, les religieux assomptionnistes rencontrent tout au long de leur vie et de leur ministère apostolique des filles ou des femmes qui pourraient attirer leur regard. Saint Augustin a déjà dit au paragraphe 4 : « votre regard, bien sûr, peut tomber sur une femme, mais qu'il ne s'arrête sur aucune …  » Cela veut dire que regarder une femme ou croiser son regard est encore tolérable. Mais, saint Augustin poursuit ce paragraphe 4 en disant : « on ne vous interdit pas, en effet, de voir des femmes sur votre chemin, mais de les convoiter, ou vouloir être convoité par elles, voilà ce qui est blâmable. » C'est surtout les convoiter qui est dangereux. Jésus, dans l'évangile de saint Matthieu dit : « quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis, dans son cœur, l'adultère avec elle. » Agostino Trapè a mentionné que : « arrêter son regard est un indice de désir ». Surtout que, lorsque ce désir devient profond, on cherche à le réaliser si on ne le maîtrise pas ». Et au paragraphe 5 : « Celui qui arrête son regard sur une femme et trouve lui-même du plaisir à sentir arrêté sur lui le regard de cette femme, ne doit pas s’imaginer que personne ne le voit quand il fait cela. »

Le paragraphe 11 termine les dispositions proposées par saint Augustin pour pouvoir vivre le vœu de chasteté dans le chapitre 4 de sa Règle. L’évêque parle du cadeau reçu d'une personne. Nous connaissons l'existence des « cadeaux empoisonnés ». Pour avertir ses moines, il s'exprimait ainsi : « Quelqu'un parmi vous en est-il venu au point de recevoir en secret de la part d'une femme des lettres ou n'importe quel petit présent ? S'il l'avoue de lui-même, il ne faut pas sévir contre lui, mais prier  pour lui. Mais s'il est surpris et sa culpabilité prouvée, il doit être corrigé avec la rigueur qui convient, conformément à la décision du prêtre ou celle du frère prieur. » Cette disposition manifeste la volonté de Jésus d'éviter le péché et de sauver le pécheur. Dans son commentaire, Agostino TRAPÈ souligne qu'« on notera la modération du législateur qui ne veut pas la punition du coupable, mais son amendement. » Un cadeau peut être source de difficultés si on n'y fait pas attention. Un des cas qui se vivent dans plusieurs régions à Madagascar illustre bien ce que nous voulons dire : depuis la période de la colonisation de Madagascar (1896 – 1960), l’une des coutumes malgaches a subi un changement. Lorsqu'un groupe de population reçoit dans son village un délégué de l'administration coloniale, ce groupe lui offre une femme comme cadeau pour l'aider durant tout son séjour. Cette femme est mise à son entière disposition du matin au soir, et même au lit. On l'appelle en malgache « bodofotsimbahiny » qui se traduit par « couverture de l'hôte ». Cette femme doit être belle et parler le français pour plaire à l'hôte et pour faire la paix entre le village et ce délégué du colonisateur. Ce genre de cadeau se pratique encore, même si la colonisation a disparu. Certains villages continuent à offrir la « bodofotsimbahiny » à un hôte de grande valeur qui rend visite à ces villages. Des jeunes filles se font belles pour être choisies par le chef du quartier comme cadeau pour l'hôte. Et c'est un honneur pour ces jeunes filles d'être élues comme « Miss » du village. L'hôte peut lui donner de l'argent, si elle satisfait à ses besoins. Cette pratique s'étend aussi à l’accueil des prêtres missionnaires ou des prêtres autochtones actuellement dans certaines régions. D'où cette idée de « cadeau empoisonné » pour les prêtres séculiers, comme pour les religieux assomptionnistes.

Au chapitre 5, saint Augustin réitère en disant : « Qu'on n'aille pas aux bains publics ou en quelque lieu où il est nécessaire d'aller, à moins d’être deux ou trois. » Dans la province de Tuléar, là où il fait chaud presque toute l'année, les filles et les jeunes femmes s’habillent pour attirer l'attention des hommes qui les croisent avec des pantalons juste-au-corps ou en taille basse, des robes tellement fines, des jupes assez courtes qui laissent voir leurs belles cuisses, et en suivant des modes de toute sorte, surtout au moment des fêtes populaires. Non seulement les religieux mais les hommes mariés sont aussi attirés par ces travestissements féminins. Et des remarques ont été faites que les adolescentes, les lycéennes et les étudiantes des universités visent les religieux et les fonctionnaires, même s'ils sont déjà mariés, pour que ces hommes financent leurs études ou leurs courses à la mode puisque les chômeurs ne peuvent satisfaire leurs besoins économiques et leurs plaisirs sexuels. Ce n'est pas prudent pour un religieux de se promener tout seul dans la rue. Sauf s'il est vacciné contre la tentation, comme le pensent les gens du Sud-Ouest de Madagascar. Dans les premières années de ma vie sacerdotale, j'ai rencontré des difficultés à recevoir des jeunes filles qui venaient me voir dans mon bureau. Elles voulaient se faire accompagner spirituellement ou elles posaient des questions sur la vie juvénile. Mais je constatais que parmi elles, il y en a qui essayaient de me draguer. Heureusement, je vivais en communauté de quatre religieux-prêtres et avec des postulants qui me servaient de prétexte pour me réfugier et esquiver ces incitations féminines.

Pour résumer, saint Augustin insiste sur l’importance de la vie communautaire pour favoriser le respect du vœu de chasteté. Dans les chapitres 4 et 5, il détaille les dispositions à prendre pour éviter les tentations à l’égard des femmes et exhorte à maintenir la vie de groupe. Les Augustins de l’Assomption ont cette Règle de saint Augustin mais aussi leurs propres Constitutions.

2.      Constitutions des Augustins de l’Assomption sur le vœu de chasteté :

Dans cette deuxième partie de notre analyse, nous allons voir ce qui concerne particulièrement les Augustins de l'Assomption, en abordant l'évolution de la conception du vœu de chasteté dans cette Congrégation.

La Congrégation des Augustins de l'Assomption a vu le jour à Noël 1850. Avant d'élaborer les premières Constitutions avec les membres de sa Congrégation, son fondateur, le Père Emmanuel  d'Alzon, a rédigé ses Écrits spirituels. Au lieu d'utiliser l'expression « le célibat évangélique », le Père d'Alzon parlait de chasteté, de pureté, de virginité. Il y a certes, une différence de vocabulaire. Nous allons donc diviser cette partie en trois volets.

La période entre la création de la Congrégation et le Concile Vatican I

Pour la rédaction de la Règle de la Congrégation, Les Constitutions de 1855 sont l'une des principales richesses de notre patrimoine assomptionniste … Elles conservent leur originalité propre, même en tenant compte que toute leur substance doctrinale, spirituelle et juridique soit passée dans l'ensemble de la législation de 1865 que les assomptionnistes appellent Constitution et Directoire. Du vivant du P. d'Alzon, La Règle de l'Assomption, qui date de 1855, est le premier texte en vigueur. Elle se divise en deux parties : il y a l'aperçu général et la Constitution. Dans l'Aperçu général, nous avons scruté les textes qui parlent du vœu de chasteté, et nous n'avons trouvé que cette petite phrase : « Le vœu de chasteté n'a pas besoin d'explication. » Cette expression reprend l'idée de la phrase de Jésus qui dit : « Qui peut comprendre, qu'il comprenne». D'Alzon considère que pour sa nouvelle congrégation, il n'était pas encore temps de faire un long discours pour expliquer le vrai sens de ce vœu de chasteté. Il préférait attendre la rédaction de la Constitution avec tous les membres pour le faire. Dans cette Constitution de 1855, c'est au 9ème chapitre que le P. d'Alzon et ses membres ont rédigé deux paragraphes sur le vœu de la chasteté. Dans ce chapitre, on signale des avertissements au premier paragraphe : « C'est dans la dévotion à Jésus dans le tabernacle et dans leur tendresse filiale pour la Sainte Vierge que les membres de notre petite famille puiseront les forces nécessaires pour accomplir ce vœu. Il faut d'ailleurs qu'ils (les membres de notre petite famille) fuient les conversations inutiles ; que leur vie soit sans cesse occupée ; qu'ils aient en horreur toute relation dangereuse ; qu'ils soient toujours prêts à rendre compte de toutes leurs actions ; qu'ils se souviennent que la vie apostolique est après tout la vie des anges et qu'ils doivent en avoir la vertu. Ils ne peuvent recevoir les communications de Celui qui est l'éternelle et très pure splendeur du Père, que dans un cœur transparent d'innocence. » Et au deuxième paragraphe, on signale la responsabilité des supérieurs et des religieux vis-à-vis de la vertu de chasteté : « Les Supérieurs sont chargés très spécialement de veiller non seulement à l'observation de cette vertu chez les frères, mais encore de prévenir les occasions et d'éviter les circonstances qui pourraient porter atteinte à leur réputation. Les religieux se souviendront que le terme de leur vocation étant Dieu et sa possession éternelle, ce n'est que par la pureté la plus grande qu'ils pourront atteindre leur but, selon ces paroles de Notre-Seigneur : « Beati mundo corde, quoniam ipsi Deum videbunt. »

Dans la Constitution de 1865 on n'a modifié le texte sur le vœu de chasteté de la Constitution du 1855 qu'en enlevant, du chapitre 8ème, cette dernière partie : « Les religieux se souviendront que le terme de leur vocation étant Dieu et sa possession éternelle, ce n'est que par la pureté la plus grande qu'ils pourront atteindre leur but, selon ces paroles de Notre-Seigneur : « Beati mundo corde, quoniam ipsi Deum videbunt. »

Le Directoire des Augustins de l'Assomption a été rédigé par le P. d'Alzon. Il est « le résultat des observations que je (le P. d'Alzon) ai pu faire depuis plusieurs années déjà. » Il date de 1865 à 1870 et a repris le même texte que celui de la Constitution de 1855 mais en ajoutant, dans le chapitre 9ème, cette mention : « La plus grande preuve que je puisse donner à Dieu de mon amour pour lui, c'est de renoncer pour lui à toute affection, même légitime, par la chasteté. La chasteté me doit être précieuse, parce qu'elle me rend plus fils de Marie et l'ami de Jésus. Que dire de cette vertu qui me prépare à voir Dieu le plus près ? Ne dois-je pas plutôt me taire et déplorer au fond de mon cœur les moindres actes, les moindres paroles, les moindres sentiments qui auraient pu tenir l'éclat de cette belle fleur ? Dans mes adorations du Saint Sacrement, je demanderai à mon divin Maître de m'enivrer du vin qui produit les vierges, et je demanderai aux saints anges qui entourent son trône de rendre mon cœur et mon âme aussi purs qu'eux. »

Les Constitutions de l'Institut des Augustins de Notre-Dame de l'Assomption est le titre du texte des Constitutions déposé à Rome en 1863. On n'y garde qu'une petite partie du texte de la Règle de l'Assomption de 1855. On trouve, au chapitre 9ème, un texte court : « Les religieux fuiront les conversations inutiles et dangereuses ; leur vie doit être sans cesse occupée ; doivent être toujours prêts à rendre compte de toutes leurs actions. Les Supérieurs sont chargés très spécialement de veiller non seulement à l'observation de cette vertu chez les frères, mais encore de prévenir les occasions et d'éviter les circonstances qui pourraient porter atteinte à leur réputation. » Et on y ajoute une remarque : « Les fautes contre ce vœu, du moment qu'elles causent quelque scandale, seront celles pour lesquelles on sera le plus sévère et qui amèneront plus facilement l'expulsion des sujets. » Du vivant du P. Emmanuel d'Alzon, la Congrégation respectait les textes fondateurs de la congrégation. De 1855 à 1883, ces textes connaissent des amendements et non pas de changements. On les recueille dans les Écrits spirituels du Père d'Alzon. Parmi tant d'autres, on y trouve au chapitre IX le discours du Père d'Alzon sur le vœu de Chasteté (voir pp. 73 – 74)

La période entre les Conciles Vatican I et Vatican II

Le Père d'Alzon a quitté cette vie terrestre le 21 novembre 1880. Après sa mort, les Assomptionnistes ont gardé les mêmes textes de 1855 jusqu'au chapitre général de 1906. A cause de la mise à jour demandée par le Concile Vatican I (8 décembre 1869 – 18 juillet 1870), les textes de Constitutions des Augustins de l'Assomption, de 1906 montrent des grands changements dans les textes officiels traitant divers sujets, entre autres, le vœu de chasteté. Sorties des répétitions ordinaires, ces Constitutions de 1906 mentionnent quelques paragraphes intéressants sur ce vœu. Au paragraphe numéro 86 du chapitre VIII, on souligne que « par le vœu de chasteté, le Religieux qui fait profession s'astreint non seulement à garder le célibat, mais encore, par un nouveau motif, c'est-à-dire, par le fait même de ce vœu, à s'abstenir de tout acte quelconque contraire à la sainte vertu. »

Le paragraphe 88 reprend le texte du 1855 disant que « C'est dans la dévotion à Notre-Seigneur au tabernacle, et dans la tendresse filiale envers la sainte Vierge que les membres de notre Congrégation puiseront les forces nécessaires pour observer ce vœu. » On voit une modification au paragraphe 89, en soulignant qu’ils se souviennent que leur vie étant une vie apostolique, et dès lors exposée par les œuvres du ministère aux rapports avec les personnes du siècle, il importe qu'elle ressemble à la vie des anges, dont ils doivent imiter la pureté. Ce n'est que dans un cœur toujours transparent d'innocence qu'ils pourront recevoir les communications de Celui qui est l'éternelle et très pure splendeur du Père. Qu'ils n'oublient pas que sans la mortification, ils ne pourront triompher de certaines tentations. On rectifie un peu les expressions dans le paragraphe 90 qui mentionne qu'ils fuient les relations et les réunions non autorisées. Et celui de 91 sur quoi le Père d’Alzon signale qu’il faut que les assomptionnistes aient en horreur les conversations inutiles et les lectures dangereuses. Le texte du paragraphe 92 est une reprise : que leur vie soit sans cesse occupée, ainsi que celui de 93 qui dit qu'ils soient toujours prêts à rendre compte de toutes leurs actions. Le paragraphe 94 est un ajout qui avertit qu’il faut garder les règles de prudence fixées plus loin au chapitre XVI, des relations extérieures. Le paragraphe 95 est aussi une reprise avec modification d'expressions en ce qui concerne les Supérieurs qui ne sont pas seulement chargés de veiller très spécialement à ce que leurs frères observent cette vertu, mais ils doivent encore prévenir les occasions ou écarter les circonstances qui pourraient porter atteinte à leur réputation.

Le chapitre XVI parle des relations extérieures, qui sont strictement à respecter pour la question de prudence. On a huit paragraphes qui insistent beaucoup sur cette prudence de bien observer le vœu de chasteté. Au paragraphe 175, on dit : « Que dans toutes leurs relations extérieures, les Religieux se souviennent de l'édification qu'ils peuvent procurer, comme aussi du scandale dont ils peuvent être la cause, selon qu'ils se comportent avec plus ou moins de tenue religieuse. » Au 180, on inscrit un avertissement sur les visites en famille à moins que pour une raison grave et urgente, et avec la permission du Supérieur Général, les religieux n’iront pas voir leur famille ; ils n'exprimeront pas le désir d'y aller, même pour recouvrer plus facilement la santé. Les religieux s'abstiendront aussi, sauf en voyage, d'accepter à dîner chez des étrangers ; toutefois, cette défense ne s'applique pas aux invitations faites par les Évêques ou les Communautés religieuses et, s'il y a une raison d’œuvre ou de ministère, à celles faites par les prêtres séculiers, selon le numéro 181. Au 182, les Religieux n’ont pas le droit de sortir sans permission. S'ils ont une visite à faire, ils devront, en demandant l'autorisation au Supérieur, lui indiquer l'objet de leur visite et la personne chez qui ils désirent aller. Au paragraphe 183, on signale qu’ils éviteront les visites de pure politesse, à moins que le Supérieur ne les trouve indispensables. Dans ce cas, ils devront autant que possible être accompagnés d'un de leurs frères désigné par le Supérieur. Au paragraphe 184, on adresse cette phrase : « Avant de s'absenter de la ville où ils habitent, ils demanderont une lettre d'obédience, indiquant et le terme du voyage, et les lieux où il leur est permis de s'arrêter. » Au numéro 185, on indique que partout où il y aura une maison de la Congrégation, c'est là qu'ils iront loger, et non ailleurs ; pendant qu'ils y seront, ils dépendront du Supérieur local, s'inspireront de ses conseils et suivront le règlement de la maison. Au 186, on annonce qu’on établira les parloirs en dehors de la clôture ; ils seront dans un lieu accessible à tout le monde, en sorte qu'on puisse voir facilement les personnes qui s'y trouvent. Nul n'ira au parloir sans permission, et les entretiens y seront aussi courts que possible. Au paragraphe 187, on informe qu’ils ne recevront et ne liront que les revues ou journaux formellement autorisés par le Supérieur Général.

Ensuite, dans les Constitutions des Augustins de l'Assomption, de 1923, on reprend le même texte de 1906, en ajoutant le paragraphe 80 dans les paragraphes 74 au 81 du chapitre X, on dit : « Dans les maisons de simple résidence, la clôture sera établie selon les prescriptions du Canon 604 de 1917. Dans les maisons d’œuvres et d'enseignement, une partie du local sera réservée au logement des Religieux et soumise aux règles de la clôture. Quant aux locaux non réservés à la Communauté, les femmes n'y seront pas admises sans un juste motif et sans la permission du Supérieur. »

La période après le Concile Vatican II

Avant le Concile Vatican II, les chapitres généraux des Augustins de l'Assomption n'ont pas beaucoup touché les textes fondamentaux traitant la Règle de vie de la Congrégation de l'Assomption. Après le Concile Vatican II (11 octobre 1962 – 8 décembre 1965), le pape Paul VI a demandé à toutes les Congrégations de vie religieuse, d'appliquer l'Aggiornamento, c'est-à-dire, de renouveler leurs constitutions. Les Assomptionnistes ont donc organisé un chapitre général en 1981 pour renouveler leur constitution. Cela a apporté énormément de modifications radicales dans les textes de la Constitution, et en particulier sur le vœu de chasteté. Cela marque l'évolution de la compréhension du vœu de chasteté. Dans les textes officiels de 1984, la Règle de vie de la Congrégation des Augustins de l'Assomption se divise en 2 grandes parties. Dans la première partie, nous trouvons la Règle de S. Augustin, et dans la deuxième partie, nous avons les Constitutions des Augustins de l'Assomption. Dans cette partie, nous avons six paragraphes qui parlent du vœu de chasteté.

Aux numéros 33 à 38, on nous adresse quelques recommandations dont : « Créé pour aimer et être aimé, l'homme réalise sa vocation d'amour sous de multiples formes. A la suite du Christ, totalement au service du Père, nous choisissons le célibat en vue du Royaume. Nous orientons vers Dieu tout l'amour que nous pouvons donner et recevoir. Notre vie est ainsi vouée au service de l’Évangile et de nos frères. Loin de nous replier stérilement sur nous-mêmes, notre célibat doit nous ouvrir aux autres. Vécu dans l'accueil de l'autre et le don de soi, il manifeste le sens profond de l'amour humain et sa vocation dernière. Ce don de nous-mêmes à Dieu et aux autres nous rend libres ; il nous dispose à la vie fraternelle et à l'apostolat. Plus nous aimerons comme le Christ, plus nous pourrons vivre, sous son regard, nos relations humaines et plus nous serons sensibles aux joies, aux souffrances et aux inquiétudes des hommes. Conscients du renoncement radical et de la part de solitude qu'il comporte, mais confiants dans le Seigneur qui donne force à notre faiblesse, nous nous engageons par vœu à vivre le célibat pour le Royaume dans la chasteté parfaite qu'exige le don total de nous-mêmes au christ. La fidélité à cet engagement exige une éducation humaine et spirituelle. Elle suppose intimité avec le Christ, mais aussi prudence, maîtrise de soi, équilibre de vie, sagesse dans l'usage des moyens de communication sociale. Attentifs à la vocation de chacun, nous veillerons à entretenir dans nos communautés une vie vraiment fraternelle, faite d'amitié, d'écoute, de délicatesse, de soutien et de pardon. Notre célibat, vécu dans la sérénité et la joie, est signe du Royaume en annonçant le jour ‘où Dieu sera tout en tous’ ».

De cette histoire des Constitutions des Augustins de l'Assomption, nous pouvons tirer les conclusions suivantes. L'histoire de ces Constitutions de la Congrégation a connu une évolution intéressante et surprenante. Elle se divise en trois étapes :

  • Il y a d'abord le moment entre la création de la Congrégation par le Père d'Alzon et le Concile Vatican I. Durant cette étape, la Constitution dépendait des textes que le Père d'Alzon, lui-même en tant que fondateur, a élaborés. Le Père d'Alzon a essayé de présenter des textes qui donnent un attrait pour entrer dans sa Congrégation. Il a montré les bons côtés de la vie religieuse et ses vertus. Il a développé davantage l'importance de vivre en Dieu par le vœu de chasteté. Il a insisté sur l'avantage que ses religieux pourraient acquérir en se consacrant au Seigneur par le vœu de chasteté. Il a utilisé l'une des phrases des Béatitudes : « Beati mundo corde, quoniam ipsi Deum videbunt. » qui se traduit par « Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu ».
  • Ensuite, le deuxième moment c'est l'étape entre les deux Conciles Vatican I et Vatican II où l'on appliquait l'aggiornamento demandé par le Concile Vatican I. Nous avons pu remarquer que les fruits de ce Concile ont apporté des changements radicaux dans la Constitution des Assomptionnistes. Un nouveau texte a été élaboré par les capitulants du Chapitre général de 1906. Les règles étaient vivement rigoureuses et strictes. On favorise la prudence. On pense que la vie est dangereuse et pleine de tentations. Les religieux sont écartés du monde. Les capitulants de 1906 ont serré l'étau. Ils ont ajouté des paragraphes qui renforcent la règle de l'abstinence, qui entérinent la double malice du péché d'impureté et du sacrilège, et qui persistent sur les règles de prudence. Cela constitue une surprise parce que le Père fondateur a fait l'éloge de la Congrégation dans ses textes et a essayé d'attirer un bon nombre de religieux dans sa Congrégation.
  • Le troisième moment c'est l'étape après le Concile Vatican II. La Congrégation des Augustins de l'Assomption est née en France. Après les deux Guerres mondiales, le nombre de religieux baisse de plus en plus. On remarque aussi le faible taux de natalité en Europe et les parents n'autorisent pas facilement leurs enfants à entrer dans les Instituts religieux. On constate aussi l'esprit de liberté qui conteste la religion, que l'on appelle « l’Anticléricalisme ». Tous ces problèmes, entre autres, affectent la Congrégation des Assomptionnistes et entraînent des modifications même dans le gouvernement de la Congrégation. Par conséquent, après l'aggiornamento demandé par le Concile Vatican II, on constate une modernisation du langage utilisé dans les Constitutions. Celle-ci devient doux dans les mots employés. Les expressions sont bien pesées. La sexualité n'est plus considérée comme négative. On sent que le vœu de chasteté n'est pas un fardeau à vivre. On insiste sur la fidélité au vœu. On favorise l'ouverture à Dieu et aux autres. Ce n'est plus le repli sur soi ni l'esprit de défense qui prime, mais c'est le don de soi. C'est une grande évolution dans la compréhension du vœu de chasteté.
  • Il est bon de mentionner ici que dans le Code de droit canonique de 1983, au numéro 599, le conseil évangélique de chasteté assumé à cause du Royaume des Cieux est signe de la vie future et une source de fécondité plus abondante dans un cœur qui n’est pas partagé. Il comporte l’obligation de la continence parfaite dans le célibat. On fait allusion ici au souci de certains religieux qui pensent qu’ils ne peuvent pas donner de descendance. C’est vrai qu’ils n’ont pas de descendance charnelle, mais spirituellement, ils auront une grande postérité. Et dans le canon 666, on signale que la discrétion doit être observée dans l’usage des choses qui pourraient être dangereuses pour la chasteté d’une personne consacrée. Cela veut dire que l’Église met l’accent sur l’utilisation des moyens de communication avec prudence, comme l’internet, etc. Un religieux qui ne maîtrise pas sa langue n’est pas digne de ce nom. Saint Jacques disait : « si quelqu’un ne commet pas d’écart de paroles, c’est un homme parfait, il est capable de refréner tout son corps ».

Dans la deuxième partie, nous avons retracé l’évolution de la compréhension du vœu de chasteté dans les constitutions des Augustins de l’Assomption. Nous avons cité les divers arguments de saint Augustin pour soutenir l’idée sur laquelle il faut bâtir la vie religieuse augustinienne. Nous avons vu aussi les étapes parcourues par les assomptionnistes avant d’avoir leur Règle de vie actuelle. Maintenant, nous allons chercher des solutions pour aider les religieux assomptionnistes à devenir de « bons religieux », selon le message ultime du fondateur, le Père Emmanuel d’Alzon.

 

III - A LA RECHERCHE DES SOLUTIONS POUR AUJOURD’HUI

Nous allons tenter d'avancer des propositions possibles qui pourraient aider les religieux assomptionnistes de Madagascar à comprendre le vœu de chasteté. Il est trop ambitieux de dire que les propositions que nous avancerons convaincront les religieux. Mais elles susciteront un esprit de recherche qui pourra intéresser. Ces propositions ouvriront aussi des chemins d'analyse à ceux qui débattront sur le sujet de la sexualité que nous qualifions de « tabou » pour l'esprit traditionnel malgache.

1 – Dans l’histoire de l’Eglise

D'abord, il nous est essentiel de dire que dans l'Église catholique, des recherches et des analyses sur le vœu de chasteté évoluent lentement par des dialogues, par des conférences, avec des intervenants compétents, par des livres écrits par des spécialistes … Nous jugeons aussi qu'il est intéressant de commencer cette recherche des solutions pour les religieux en étudiant l'histoire du célibat des prêtres séculiers.

Dans l'histoire de l'Église, Jésus a choisi les 12 apôtres non pas parce qu'ils sont célibataires car il y en a parmi eux qui sont mariés. Nous savons que Pierre, le chef des apôtres, avait une belle-mère. Certains diacres de l'Église étaient mariés, et leur capacité à être bons pères de famille était même un critère pour les choisir à devenir ministres de la Parole de Dieu. L'essentiel c'est qu'ils furent disponibles pour proclamer l'Evangile du Royaume de Dieu. Cependant, au IVème siècle, à la suite de saint Paul, on privilégie les ministres non-mariés, pour un motif eschatologique : on croit à l'imminence de l'avènement du Royaume de Dieu et le célibat est immédiatement associé à cette attente : le Royaume de Dieu est tout proche. Saint Paul répond à des questions sur le mariage dans sa lettre aux Corinthiens en disant : « il est bon pour l'homme de s'abstenir de femme ». Et il continue : « Voici ce que je dis, frères : le temps est écourté. Désormais, que ceux qui ont une femme soient comme s'ils n'en avaient pas … L'homme qui n'est pas marié a souci des affaires du Seigneur, des moyens de plaire au Seigneur … de même la femme sans mari, comme la jeune fille, a souci des affaires du Seigneur ; elle cherche à être sainte de corps et d'esprit. » .

Le Concile d'ELVIRE (en 306) demande que « le clerc ne s'unisse pas à sa femme avant le service à l'autel. » Au IVème siècle, l'accomplissement des rites devient le cœur du ministère du prêtre ; il est amené à les célébrer de plus en plus souvent et donc à jeûner pareillement, ce qui le conduira à une continence complète … « Le prêtre, homme du sacré, ne peut entrer dans la profanité de l'acte sexuel. »

 

Le Concile de LATRAN I (en 1123), « impose définitivement le célibat pour les prêtres dans l'Église latine. Par le célibat, elle (l'Église) veut éviter que les charges ecclésiales se transmettent de père en fils et continuer à choisir elle-même ses pasteurs. » De ce parcours, nous pouvons tirer une conclusion : cette histoire nous montre qu'on distingue les prêtres pétriniens (de saint Pierre) qui peuvent être mariés, des prêtres ayant suivi un parcours paulinien (de saint Paul), ceux qui restent célibataires. Des prêtres diocésains pouvaient donc se marier. Mais les religieux et les religieux-prêtres ne pourront jamais être mariés. Ils sont tenus par le vœu de chasteté. Sinon, ils peuvent quitter leur Congrégation et demander l’indult du Saint-Siège pour pouvoir se marier.

Dans les Constitutions des Augustins de l’Assomption, on trouve aussi des évolutions de la compréhension du vœu de chasteté. Dans la Règle de vie de la Congrégation des Augustins de l’Assomption, nous avons des précautions concernant la prudence et des préventions de la pudeur. Saint Augustin insiste toujours sur la pudeur, qui est une qualité qui pousse à faire ce qui est bien et à délaisser ce qui est répréhensible. C’est une caractéristique par laquelle les êtres humains se distinguent des animaux. C’est la meilleure des qualités et la plus honorable. Ensuite, saint Augustin demande aussi d’éviter l’isolement. Ce désastre peut prendre plusieurs formes, selon les cas, pour prouver l’interdiction du tête-à-tête avec une femme. La cause de cela réside dans le fait que l’isolement avec une femme est l’une des raisons qui peuvent amener à l’acte sexuel. Les religieux sont aussi faibles que les femmes et faciles à attirer et à influencer. Celui qui réfléchit aux conséquences du laxisme à ce sujet peut s’apercevoir des répercussions fâcheuses qui en découlent. Combien relève-t-on de cas où le religieux fait preuve de laxisme par rapport au fait de rester seul avec une femme et où celle-ci l’a manœuvré pour parvenir à son but et avoir avec lui des relations sexuelles. Tout cela ne se serait pas produit s’il n’avait pas enfreint la prudence et ne s’était empêtré dans le tête-à-tête interdit. On peut citer le fait que le religieux monte en voiture avec une femme. Il se promène ensuite avec elle comme si elle était son épouse ou sa sœur, tout cela pour discuter. Il montre sa bonne intention et sa retenue, lui fait miroiter le mariage et la fondation d’une famille. Il fait espérer tout cela avec des paroles mielleuses qui capturent le cœur jusqu’à ce qu’ils se retrouvent victimes de cette cruelle erreur qui se transforme en humiliation, déshonneur et regrets. Il y a beaucoup de négligence à ce sujet. Beaucoup de religieux n’y prêtent aucune importance et même ne s’en préoccupent pas, malgré l’interdiction et le danger considérables qui en découlent.

Il est bon aussi de signaler qu’il faut éviter ce qui attise le désir et appelle à la tentation. Il est du devoir du religieux de déjouer tout ce qui peut le mener au péché et à tout ce qui le conduit à la profanation de la pudeur. Les textes ont clairement statué sur le caractère prohibé de certaines conduites et ont mis en garde contre celles-ci car elles sont sources de tentation. Saint Augustin a interdit de regarder ce qu’il n’est pas permis de regarder, de trouver le plaisir en croisant le regard d’une femme avec concupiscence ou encore de regarder des feuilletons et des films interdits qui animent le désir et conduisent à la tentation. Les textes parlent aussi de la tenue vestimentaire répondant aux conditions posées par saint Augustin. Que cela ne choque personne aujourd'hui.

2.  La compréhension de la chasteté dans l’Ecriture sainte:

Souvent, à Tuléar, lorsque j'ai donné, des conférences sur la vie religieuse aux jeunes en quête de vocation, l'une des réactions qu'ils avançaient était de demander le sens de la vocation de l'homme à se multiplier. Ils disent que dans l'Ancien Testament, Adam et Eve ont reçu la bénédiction de Dieu dans la phrase de la Bible : « Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la ». L'une des préoccupations de ces jeunes est de savoir la raison de renoncer au mariage et de ne pas avoir d'enfants. La question de l'obéissance et de la pauvreté est secondaire pour eux. Pour ces jeunes, la vie conjugale et le fait d'avoir des enfants sont considérés comme une valeur primordiale pour tout être humain. La stérilité est donc considérée comme une malédiction venant de Dieu. Revenons ici à l’expérience biblique :

Dans l'Ancien Testament, le cas de Sara, la femme d'Abraham et celui d'Anne, la femme d'Elcana, illustrent bien cette conception. Dans le Décalogue, Dieu interdit l'adultère selon la culture juive. Dans le livre de l'Exode, Dieu dit : « Tu ne commettras pas d'adultère ». Pour les jeunes filles juives non-mariées, la forme du vœu de chasteté est prescrite par le fait de garder la virginité avant le mariage. Si elle est mariée, on lui demande de rester fidèle à son mari. Les hommes peuvent pratiquer la polygamie. Ils peuvent même se marier avec des sœurs de la même famille. C'est le cas de Jacob, gendre de Laban. L'essentiel, c'est d'avoir des enfants et de proliférer. Le psaume 127 (126), 3 mentionne : « C'est l'héritage de Yahvé que des fils, récompense que le fruit des entrailles ». Et aussi le psaume 128 (127), 3 dit : « Ton épouse : une vigne fructueuse au fort de ta maison. Tes fils : des plants d'olivier à l'entour de la table ». C'est plus tard que la monogamie et la fidélité à un seul conjoint ont été adoptées. « A présent donc, ce n'est pas un désir illégitime qui me fait épouser ma sœur que voici … que nous parvenions ensemble à la vieillesse. »

Dans le Nouveau Testament, Jésus renforce le principe du Décalogue, surtout sur le sixième commandement, qui dit « Tu ne commettras pas d'adultère ». Il renforce même l'application de la loi de Moïse, en disant : « n'allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. » Lorsqu'on lui a présenté la femme pécheresse, pour le piéger, soit Il condamne la femme, soit Il abolit la loi de Moïse. Mais Jésus opte pour la liberté : « Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette le premier une pierre ! » Jésus déteste le péché, mais libère le pécheur repenti. « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, désormais ne pèche plus. » Jésus invite ses disciples à la continence et à l'abstinence en vue du Royaume de Dieu. Il parle de l'eunuque pour désigner des gens qui suivent l'état de vie des célibataires : « il y a des eunuques qui se sont eux-mêmes rendus tels à cause du Royaume des Cieux. Qui peut comprendre, qu'il comprenne !» Jésus veut montrer que vivre le célibat est une anticipation de la vie céleste. Jésus condamne aussi la répudiation. « Eh bien, ce que Dieu a uni, l'homme ne doit pas point le séparer … Or, je vous le dis : quiconque répudie sa femme – pas pour prostitution – et en épouse une autre, commet un adultère. » Jésus suscite donc une nouvelle attitude de vivre la vie conjugale et ouvre une manière de vivre, dès sur terre, la vie céleste.

Nous pouvons constater que cette conception de la « chasteté » n'a pas été bien comprise durant plusieurs siècles. Jésus l’a introduite dans son enseignement en ces termes : « A la résurrection, en effet, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme des anges dans le ciel ». Et Jésus lui-même n’avait pas de femme. Il s’est consacré tout entier aux œuvres que le Père lui a confiées. C’est encore ce qui doit nous orienter aujourd’hui.

3 – Évolution de la compréhension du mot chasteté à partir des recherches actuelles :

Nous allons comparer deux définitions différentes de la chasteté. L'une date de 1940 : « La chasteté est la traduction du latin castitas, venant lui-même de castis, terme de la langue religieuse qui signifie « celui qui se conforme aux règles et aux rites » ; la signification finale en a été celle de « exempt de faute et spécialement d'impureté – vertueux, pur … La chasteté est l'absence de faute morale en ce qui concerne l'instinct et la fonction sexuels, dans l'usage des organes de la reproduction humaine, dans la recherche, l'admission ou l'abstention des plaisirs qui accompagnent cet usage.  … Par le vœu de chasteté, on s'engage à renoncer au mariage, à s'interdire, à un nouveau titre, tout acte, extérieur ou intérieur, déjà défendu par le sixième ou le neuvième commandement de Dieu. »

L’autre définition date de 1991 : « Le mot « chasteté » désigne la disposition intérieure qui pousse une personne à réguler sa sexualité de façon libérante (pour soi et pour les autres). On le voit, le terme chasteté, si on le comprend bien, ne suggère pas la volonté de dépasser ou, pire encore, de dénier la réalité sexuelle, mais le désir de réguler l'organisation de pulsions sexuelles partielles dont toute personne est constituée. Devenir chaste n'est donc pas tenter d'éviter la sexualité, mais c'est chercher à bien l'assumer ; ceci, quel que soit l'état de vie dans lequel on se trouve et quel que soit l'équilibre humain que l'on a réussi à atteindre. ».

De ces deux définitions, on remarque qu'en l’espace de 50 ans, nous pouvons avoir deux points de vue différents sur la chasteté. En 1940, on avait une notion négative de la chasteté, qui semble étouffer les gens et ne leur laisse pas la possibilité de grandir. Au contraire, le sujet est considéré comme un enfant à protéger contre la tentation. La chasteté est considérée comme un renoncement à un plaisir naturel et humain. Les responsables des jeunes imposent des règles. Ces jeunes les considèrent comme venant de l'extérieur mais ils ne les personnalisent pas. Il y a aussi le refoulement des fonctions sexuelles chez les jeunes, ou bien ils les nient complètement. Tandis qu'en 1991, le but visé par la chasteté est un but plus positif : pour une plus grande liberté intérieure et extérieure. L'effort de garder la chasteté rend une personne plus homme ou plus femme. Cela lui permet de s'ouvrir en vérité à l'autre. C'est ce qu'on appelle « relation d'altérité ». Dans ce cas, la notion de la chasteté ne sera pas contestée chez les jeunes formés. Et l'option du célibat sera mieux acceptée. Le pape François disait aux évêques de Madagascar en ce sens : « Vous avez aussi le devoir de vous faire proches et de porter une grande attention à la vie et à la situation de chacun de vos prêtres, dont les conditions de vie sont parfois très dures, en raison de la solitude.»

4 – Que peut-on faire à Madagascar ?

Actuellement, des recherches commencent à s'organiser par des colloques et des conférences pour comprendre le sens du mot « fihavanana », son impact dans la vie des malgaches et des religieux, en particulier, à Madagascar. Des réunions ont lieu pour des partages d'expérience. Le Pape François, recevant en visite ad limina les évêques de Madagascar, s’adressa à eux en ces termes : « Dans votre message de clôture de l’Année de la Foi, vous avez regretté la perte du vrai fihavanana, cette manière de vivre propre à votre culture, qui favorise l’harmonie et la solidarité entre Malgaches. Les valeurs que le Créateur a insufflées dans votre culture doivent continuer à être transmises en les illuminant de l’intérieur par le message évangélique. Ainsi la dignité de la personne humaine, la culture de la paix, du dialogue et de la réconciliation pourront retrouver toute leur place dans la société en vue d’un avenir meilleur. »

Mais il ne suffit pas de rester au stade de la réflexion, à l'oralité, dans l'abstraction. Il faut développer dans des livres ces réflexions. Écrire des livres est utile au lieu de se contenter de la tradition orale. Il y a des livres qui ont déjà vu le jour pour ne citer que le livre du Père Adolphe RAZAFINTSALAMA, sj, Ny fiainandrelijiozy malagasy et celui du Père François BENOLO, cm, Te ho relijiozy aho. Ces deux livres, parmi d’autres, relatent la recherche de ces deux religieux, docteurs en anthropologie malagasy, sur la pratique de la vie religieuse à Madagascar. Ces deux livrent ne suffisent pas à la contribution de l’instauration de l’inculturation de la foi catholique à Madagascar. C'est vrai que la culture malgache favorise la tradition orale. On dit que « les paroles s'envolent mais les écrits restent. » Très peu de gens transmettent leur savoir par les écrits à Madagascar. Vu le prix d'édition des livres et la pauvreté de la population, les Malgaches ne sont pas tellement attirés par la lecture des livres qui aident à la réflexion. Ils se contentent des rumeurs qui circulent. Or par ces rumeurs, on ne sait plus quelle est la vérité et le mensonge. Les rumeurs ne sont pas fiables. Mais quand on écrit un événement dans un livre ou dans les journaux, on a la certitude de ce qu'on y écrit, même si l'auteur conjugue le verbe au mode subjonctif.

Il est donc bon d'éduquer les jeunes en général et les jeunes formés dans la vie religieuse en particulier, à Madagascar, sur la notion de « Fihavanana ». On ne trouve pas encore de mot français pour traduire le « fihavanana ». On peut avancer le mot « amitié ». Mais ce mot « amitié »est trop restreint pour contenir le sens de « fihavanana ». Xavier Thévenot a distingué deux sortes d'amitié : il y a l'« amitié privilégiée », c'est-à-dire d'un lien affectif fondé sur la sympathie, qui pousse à une communion profonde, tant dans le domaine des idées que dans celui des sentiments, et qui se traduit par une réciprocité réelle des confidences sur soi-même. » Il y a aussi l’« amitié amoureuse » qui est « un lien apparenté à l'amour conjugal tout en ne se confondant pas avec lui ». On peut aussi avancer le mot « solidarité » pour traduire le « fihavanana ». Solidarité entre familles, entre les voisins dans un quartier ou une commune, solidarité entre un clan ou une ethnie. Cette solidarité favorise l’entraide quand il y a des fêtes à organiser comme le mariage, la circoncision, la fête des premières communions et confirmations. Les habitants du quartier se cotisent pour aider les concernés aux dépenses. Ils cherchent des moyens pour préparer les salles de fête (décoration de l’Eglise, de la Mairie, de la salle du repas festif …) On constate aussi l’importance du « fihavanana » quand il y a la maladie, les deuils (veillée mortuaire), les sinistres, en cas de vol des bœufs ou des biens dans le quartier … On appelle cette aide « Fitia, tsy mba hetra » c’est-à-dire « un don, pas une taxe ». On se solidarise aussi quand une réunion décide de patrouiller pour la sécurité d’un quartier : un groupe de femmes prépare du café pour les veilleurs. Un covoiturage est arrangé pour ramener des gens qui viennent d’assister à une fête grandiose et qui rentrent de loin. On peut citer une liste d’organisations possibles pour éviter des perturbations dans une ville, et pour rendre heureux les habitants de cette ville : on se partage les joies et les peines. Nul ne peut se suffire à lui seul.

On a souvent dit que toute relation est sexuée. Cela ne veut pas dire que la relation entre un homme et des garçons ou entre une femme et des filles est sexuelle. La réponse du légiste qui voulait éprouver Jésus, nous explique cette notion de l'amitié : « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force et de tout ton esprit ; et  ton prochain comme toi-même. » Cette option nous incite à nous familiariser avec Dieu et avec nos proches, à prendre Dieu comme un ami à qui on révèle toutes les joies et les peines, les limites et les souffrances. Parler avec lui dans la prière et l'oraison comme à un ami en face à face. Aimer son prochain comme on adore sa parenté ou son ami. Cela rejoint l'esprit assomptionniste qui valorise le désintéressement. Saint Augustin a qualifié l'amitié comme une relation avec un ami « dont vous formez le lien entre personnes unies à vous par cette charité que répand en nos cœurs l'Esprit-Saint qui nous a été donné ». Selon Jean-François Petit, saint Augustin nous a donné un bon exemple d'amitié dans sa relation avec un ami. Cet ami qu'il adore vraiment et qu’il a pleuré amèrement lors de sa mort. « De ce point de vue, commencer par l'étude de la longue amitié entre Augustin et Alypius n'est pas inutile. Cette relation, tissée au fil du temps, est à bien des égards exemplaire. » Il est possible de vivre l'amitié « entre un prêtre et une femme, entre une religieuse et un homme, une affection peut naître « sans crier gare ! » au gré des activités pastorales ». Privilégier l'amitié aide les jeunes à se confirmer et à laisser mûrir leur personnalité. Les jeunes aiment répéter ce refrain qui nous paraît la devise idéale de l'amitié : « Soyons amis sans être amants ». Ce dicton nous amène à comprendre l'importance d'avoir un ami plus qu'un amant qui pourrait devenir un objet de jeu érotique. On repère facilement une personne mûre quand elle sait équilibrer ses relations avec ses amis. La maturité se manifeste dans les relations avec les autres par des bons entretiens, en sachant les écouter et en donnant des bons conseils.

Les religieux et les prêtres peuvent vraiment vivre l'amitié féminine. Je connais une femme  belle et jolie et avec qui j'ai eu une relation amicale depuis 1993. Elle est mariée actuellement et mère de quatre enfants. Nous continuons toujours notre relation commencée dès la jeunesse, et son mari est très ami avec moi. Il connaît et comprend ma relation avec sa femme. Il a confiance en l'amitié entre sa femme et moi. J'ai aussi une amie religieuse que je connais depuis 1998, année de notre noviciat. Nous deux, nous sommes donné promesse de garder le vœu de chasteté dans nos relations. Nous sommes à la 15ème année de notre relation propre et confiante. X. Thévenot a dit « chaque lecteur prêtre est, en effet, renvoyé à toute une série de questions : quelles ont été et quelles sont ses relations avec les femmes ? Quelle a été et quelle est la place de l'amitié dans sa vie ? Comment vit-il son célibat : avec joie ou avec lourdeur ? … » Cela veut dire qu'une amitié privilégiée peut être positive si un homme et une femme qui se connaissent veulent établir une relation amicale vraie et durable. C'est l'état d'esprit de chacun qui doit être purifié pour avoir la confiance mutuelle. Un religieux peut avoir une relation saine avec toutes les femmes du monde s'il le désire. Sinon, il se ferait mal lui-même en ayant une relation concubine avec une femme, surtout quand il s'agit d'une femme mariée. Le Pape Jean-Paul II a aussi signalé qu'« il est aussi nécessaire de déceler et de surmonter certaines tentations qui se présentent parfois, par ruse diabolique, sous les apparences du bien. »

Aider les jeunes au discernement est vraiment important. Le Pape Jean-Paul II invite les jeunes à répondre à la vocation religieuse et sacerdotale dans son exhortation apostolique : « A vous, les jeunes, je dis : si vous entendez l'appel du Saigneur, ne le repoussez pas ! Situez-vous plutôt avec courage dans les plus profonds courants de sainteté que de grands saint et saintes ont fait connaître à la suite du Christ. Entretenez en vous les aspirations typiques de votre âge, mais adhérer sans tarder au projet de Dieu sur vous, s'Il nous invite à chercher la sainteté dans la vie consacrée. Admirez toutes les œuvres de Dieu dans le monde, mais sachez fixer votre regard sur les réalités promises qui ne passeront jamais. » C'est dans ce sens que saint Paul a écrit dans I Cor. 6, 12 : « Tout m'est permis ; mais tout n'est pas profitable. Tout m'est permis ; mais je ne me laisserai, moi, dominer par rien. » L'accompagnement spirituel des jeunes voulant devenir religieux consiste à signaler aux jeunes dans la formation religieuse que le célibat et le vœu de chasteté élèvent sa nature humaine à la surnaturelle. Le naturel rend l'homme sain, mais le surnaturel le rend saint, parce qu'il est poussé par l'Esprit Saint. Donc, il faut éradiquer l'esprit qui n'ose pas aborder les sujets considérés comme tabou. Le Pape Jean-Paul II disait : « L'éducation sexuelle doit conduire les jeunes à prendre conscience des diverses expressions et des dynamismes de la sexualité ; des valeurs humaines qui doivent être respectées. » Ce genre d’éducation sexuelle concerne l’affectivité, la contraception et l’amour véritable… Cela les invite à avoir des réflexions adaptées à leur situation. Cela les rend libres et ils s'ouvrent à leur univers pour faire face aux problèmes actuels et à prendre des décisions plus personnelles. Souvent, l'éducation sexuelle donnée aux jeunes se borne aux côtés négatifs du terme. Et pourtant, si on ne voit que le côté négatif, on a tendance à la fuite, au mépris, à l'irresponsabilité. Mais si on essaie de positiver l'éducation sexuelle, on aura des bonnes réflexions. Le Pape lui-même, poursuit : « Le but d'une authentique éducation sexuelle est de favoriser un progrès continu dans la maîtrise des pulsions, pour parvenir avec le temps à un amour oblatif véritable. » Et Hendro Munsterman déclarait : « Pour la génération des prêtres ordonnés depuis les années 2000, le célibat est perçu comme une façon personnelle et individuelle de chercher le bonheur. C'est une différence par rapport à bon nombre de leurs aînés, qui considèrent qu'il s'agissait davantage d'une croix à porter. »

Les gens, en voyant que les religieux ne sortent pas du cadre de la communauté, croient qu'ils sont joyeux et épanouis. Une femme âgée, en voyant les pères et les religieux célibataires vivant heureux dans leur communauté et en effectuant leur apostolat, disait un jour : « Misy tokoa izao lanitra izao matoa sahy tsy manambady ry Mompera » : traduit littéralement par : « Le ciel existe vraiment, car les Prêtres osent vivre le célibat. » Cela aussi pourrait signifier que le célibat des religieux est hors du commun. Les religieux ne suivent pas la coutume des gens ordinaires. La vie célibataire des religieux, vécue dans la joie et la quiétude, est par conséquent un bon témoignage pour les autres gens pour leur faire comprendre que la vie religieuse est l'anticipation de la vie céleste. Ils n'ont pas besoin de se marier pour se rendre heureux. Cela veut dire que les gens comprennent le sens de la vie religieuse : les religieux sont signe du Royaume de Dieu par leur célibat.

 

CONCLUSION

En guise de conclusion, nous pouvons résumer en quelques lignes notre analyse sur le vœu de chasteté comme suit : nous avons vu l'importance de la vie conjugale et de la procréation dans la conception traditionnelle malgache et leurs impacts dans la mentalité des Malgaches. Ils aiment bien la vie conjugale et familiale, et aussi la transmission de la vie qui en découle. Les religieux n'en sont pas épargnés. Il faut donc reformer la compréhension de la sexualité pour que la tradition ne nous emprisonne pas. Les religieux doivent personnaliser la compréhension du vœu de chasteté pour que cela vienne de l'intérieur d'eux-mêmes. Il faut réfléchir avec d'autres formateurs pour savoir comment faire pour que la vie religieuse soit féconde d'une autre manière.

Nous avons parlé aussi de l'évolution de la notion de chasteté au cours de l'histoire de l’Église et de la Congrégation des Augustins de l'Assomption. Saint Augustin a favorisé la notion de l'amitié et de la vie fraternelle en communauté pour éviter les tentations de la chair. Au début de la fondation, le P. Emmanuel d'Alzon a essayé de rédiger des beaux textes sur la vie religieuse et sur le vœu de chasteté en particulier, pour attirer des novices à l'Assomption. Après le concile Vatican I, les Constitutions des Assomptionnistes ont changé et sont devenues plus adaptées. Après Vatican II, on constate des textes plus équilibrés que les précédents.

L'histoire du célibat dans l’Église nous a permis de comprendre le mot « chasteté ». De cette histoire, nous pouvons tirer comme hypothèse que les prêtres séculiers pourraient se marier, tandis que les religieux-prêtres et les religieux, en général, ne pourront jamais êtres mariés. Ils ont fait vœux de se consacrer au Seigneur et ils ne peuvent ni épouser une personne humaine, ni fonder une famille. De là, s'ensuit la question : que peut-on faire à Madagascar ? Pour ne pas être anachronique, il faut favoriser la notion de « fihavanana » et de la liberté chez chacun des religieux. Il est tellement nécessaire que la décision de se consacrer au Seigneur dans la chasteté véritable vienne de l'intérieur d'eux-mêmes, et non d’une décision imposée par des Règles. Il est souhaitable et possible d'éduquer les jeunes et de transmettre par des livres les avantages de la vie religieuse en vivant la chasteté. Il est bon, enfin, de permettre aux religieux de comprendre la spécificité de leur vocation qui vient de Dieu qui est Amour.

BIBLIOGRAPHIE :

 

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3- Benoît Grière, Lettre à la congrégation sur la pauvreté religieuse Rome, 2013

4- Collectif, Bible

5- Collectif, Catholicisme, hier, aujourd'hui, demain. Tome deuxième, Letouzey et Ané Paris, 1940

6- Collectif, Constitutions des Augustins de l'Assomption, Typographie augustinienne, Paris, 1906

7- Collectif, De la sexualité à l'amour, Le Sarment, FAYARD, 1991

8- Collectif, Règle de vie de la Congrégation des Augustins de l'Assomption, Rome, 1984

9- Emmanuel d'Alzon, Écrits spirituels, Maison généralice, Rome, 1956

10- Emmanuel d'Alzon, Premières Constitutions des Augustins de l'Assomption (1855 1865), Maison généralice, Rome, 1966

11- François BENOLO, Te ho relijiozy aho, Edisiona Md Paoly, Antananarivo, 2001

12- Jean Paul II, De la sexualité à l'amour, Le Sarment, FAYARD 1991

13- Jean-Paul II, La vie consacrée et sa mission dans le monde, Exhortation apostolique :Vita consecrata, Exhortation apostolique du 25 mars 1996

14- Jean-François Petit, Saint Augustin et l'amitié, Desclée de Brouwer, Paris, 2008

15- Lucie Licheri, et Jeannine Marroncle, La Chasteté, tout simplement, Les éditions de l'atelier, Paris, 2001

16- M. Kundera, L'Insoutenable légèreté de l'être, Gallimard, Paris, 1984

17- Martin Heidegger, Ethique de la différence sexuelle, éd. De Minuit, Paris, 1984

18- Pape François, Visite ad limina des évêques de Madagascar, du 28 mars 2014, à Rome

19- Pierre Débergé, L'amour et la sexualité dans la Bible, nouvelle cité, Montrouge, 2001

20- Saint Augustin, La règle de saint Augustin

21- Saint Augustin, Les Confessions, Garnier Flammarion, Paris, 1964

22- Xavier Thévenot, Repères éthiques pour un monde nouveau, Éditions Salvator, Muhlouse, 1991

 

RAZAFIMAHARAVO Chrysanthe

Assomptionniste de Madagascar

 

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