L’amour et le pardon nous amènent à la miséricorde

L’année 2016 est dédiée au jubilé de la miséricorde. À l’occasion de cette célébration, c’est une grande joie pour moi de partager ma petite réflexion sur l’amour et le pardon pour marquer ce Jubilé de la Miséricorde. C’est déjà une grâce pour nous d’avoir cette occasion, mais aussi une grâce à demander pour que chacun de nous soit pardonné et devienne miséricordieux. Mais, avant d’être pardonné, je pense qu’il faut savoir pardonner. C’est seulement l’amour qui peut nous aider à pardonner et à être miséricordieux. L’amour est la pierre d’angle de notre relation avec Dieu et les autres.

Habituellement, on comprend l’amour comme un lien affectif entre des personnes : l’amour dans une famille, entre conjoints ou entre amis. C’est la raison pour laquelle le mot amour est devenu le plus utilisé et usé dans le monde. Nous l’entendons dans les chansons ; nous le lisons dans toutes sortes de publications ; nous le voyons sur des portraits et dans des films. Malheureusement, ce que nous avons entendu ou avons vu n’est pas l'amour vrai. Souvent, ce sont tout simplement des expressions et des imaginations d’artistes. Le pire, c’est que ce sont des manifestations de l’égoïsme et de la cupidité des hommes et des femmes.  

Heureusement, Saint Paul nous décrit bien ce qu’est l’amour, dans sa première lettre aux Corinthiens (1Cor13, 4–7). D’autre part, dans son Evangile, saint Jean confirme  et nous montre le véritable amour (Jn15, 13). Tout cela nous redit que l’amour nous lie les uns avec les autres. En vous donnant ces références, je n’ai pas l’intention de vous orienter à penser comme le philosophe Levinas Emmanuel qui a insisté sur la valorisation de l’Autre, mais pour nous appeler à nous aimer les un les autres. Cet appel nous fait sortir de nous-mêmes pour aller à la rencontre des autres dans l’humilité. Ce mouvement d’aller vers les autres est une marque de reconnaissance qui nous pousse à nous oublier nous-mêmes, parce que nous aimons le moment où nous nous oublions nous-mêmes et où nous pensons à ceux que nous aimons : les autres. Cet autre peut être Dieu mais l’autre peut être un homme ou une femme de notre voisin.

En d’autres termes, l’amour est une extériorisation totale de soi. Cette sortie de soi n'est pas autre chose que ce que les Assomptionnistes appellent « l’esprit de désintéressement » mais souvent ils restent simplement dans le domaine matériel en disant cela. Ce serait mieux si nous le basions sur le triple amour : l’amour de Jésus Christ, l’amour de la Vierge Marie et l’amour de l’Eglise. Jésus Christ lui-même nous a indiqué la route nous menant vers l’amour qui est le vrai désintéressement par le chemin de croix. Par la croix, Il a tout laissé pour nous sauver. Cela veut dire que l’amour est une extériorisation totale de soi dans l’esprit de désintéressement. Autrement dit, l’amour est une charité amicale. C’est cet esprit de charité amicale qui pousse notre cœur à pardonner.

Une fois encore, le pardon est un mot qui amène beaucoup de confusions dans la société. Chaque groupe ou chaque individu a sa position et sa compréhension du mot pardon. Dans le domaine religieux, les chrétiens définissent le pardon comme une action de pardonner à un offenseur. Ils appuient leur position sur l’amour à l’imitation de Dieu qui est amour. Pour faire apparaitre au monde cet amour, le Pape a dédié l’année 2016 à la célébration du jubilé de la Miséricorde. En inaugurant cette année de la Miséricorde, le Pape François a beaucoup parlé de l’exemple de l’enfant prodigue et du père miséricordieux (Lc 15, 11-32). Il a mis l’accent sur l’attitude du père qui avait accueilli son fils venant de dilapider ses richesses. Il  n’avait pas tenu compte de tout ce qui s’était passé. En plus, il a organisé un repas festif pour célébrer le retour de son fils. Comme son amour envers son fils était grand, il l’a revêtu d’habits neufs comme un prince qui va prendre le pouvoir de son roi. Cet exemple nous donne une leçon et une mission dans notre vie quotidienne pour manifester la miséricorde de Dieu. C’est le moment où nous devons réaliser la prière du Seigneur que nous récitons chaque jour : « Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons, nous aussi, à ceux qui nous ont offensés » (Lc 11,4). Le message à transmettre sur ce paragraphe est simple : il faut savoir pardonner.

Mais il ne faut pas en rester au stade du pardon. Jésus lui-même nous a demandé d’aller plus loin que le pardon. Il nous a demandé de pratiquer la miséricorde en disant : « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » (Lc 6, 36). Alors, demandons-nous si nous sommes prêts à manifester la miséricorde de Dieu par le pardon et l’amour que nous devons partager à nos frères et sœurs, par nos actes ; sans oublier de recevoir aussi le sacrement de la réconciliation. Cette idée de réconciliation nous pousse à parler de la mise en pratique de la miséricorde de Dieu sur le plan politique.

La réconciliation dans le domaine politique consiste à permettre l’égalité des chances. Mais il faut faire attention parce que cette idée d’égalité ne vise pas l’abolition des inégalités dans les classes sociales. Car la suppression des différences porte atteinte au respect du droit à la liberté. Pourtant, garder les différences entre les catégories sociales, ne suppose pas la répartition des biens premiers d’une manière équitable au sens propre du terme, mais de les distribuer proportionnellement.  Autrement dit, la réconciliation dans le domaine politique, vise la manière de gouverner, un gouvernement en lien avec le peuple. C'est-à-dire, une liaison entre les dirigeants et les peuples par le respect de la loi. Ce respect conduit à la justice et à la paix. Par conséquent, la mise en valeur du bien commun et du bien pour tous se met en place. C’est grâce à cette mise en valeur du bien commun et du bien pour tous que les politiciens peuvent contribuer à faire venir la miséricorde de Dieu. Autrement dit, c’est par la bonne gérance et la bonne répartition des richesses que les politiciens peuvent apporter leur contribution à la manifestation de la miséricorde de Dieu.  Afin que les peuples puissent ressentir la tendresse et l’amour de Dieu par les ressources et les richesses qu’ils ont là où ils vivent. Donc, on n’a pas besoin de parler d’amnistie quand les lois sont bien respectées. On n’a plus besoin de parler de pardonner, ce qui est difficile, pour ne pas dire impossible, comme Maura Njuguna le disait dans sa philosophie.

Dans le domaine philosophique, Maura Njuguna disait que : « Le pardon est impossible pour l’homme »[1]. Elle a raison quand on se base simplement sur le sens du pardon comme laisser passer ou laisser aller, parce que nous ne sommes pas capables d’oublier. C’est bien normal parce que la cicatrice reste toujours là où il a la plaie. Par exemple, après vingt ans de la « Shoa », Levinas Emmanuel disait : « Quand on a cette tumeur dans la mémoire, vingt ans ne peuvent rien y changer. »[2] Cette citation nous dit que nous ne sommes pas capables d’oublier. Mais le sens du pardon est plus que le laisser aller. Puis, pardonner, ce n’est pas oublier mais ceux qui arrivent à oublier sont les plus heureux.

Le mot malagasy mamindra fo peut nous aider à bien comprendre le sens du pardon et de la miséricorde. Littéralement, mamindra fo veut dire donner notre propre cœur à un ou une autre. Mais il ne faut pas le confondre avec la transplantation du cœur dans le domaine médical qui apporte un changement d’organe. Dans la mentalité malagasy, le mamindra fo est un changement de comportement et d’attitude envers une personne. On utilise tout simplement ce mot pour manifester un amour profond envers une personne qui a fait une faute envers une autre pour la libérer et la rendre heureuse. Autrement dit, pardonner veut dire donner la vie à une personne, rendre heureux une personne ou la société. Cette idée nous amène à parler du pardon dans le domaine social.

Dans le domaine social, on comprend le sens du pardon comme une preuve d’amour. Les amoureux peuvent dire s’il est possible de s’aimer sans se pardonner les uns les autres. Au début de cette réflexion, je me posais une question : à qui dois-je pardonner ? J’ai répondu : à la personne que j’aime. De là, je me suis souvenu que j’ai le devoir d’aimer tout le monde sans oublier qu’aimer est un combat, que pardonner est une guerre. Cela veut dire que le pardon est un combat qui n’a pas de limite. Dans cette guerre, seuls le pardon et la miséricorde peuvent chanter victoire parce que ce sont des armes. Les armes ne sont jamais vaincues. Elles sont toujours vainqueur même si les combattants échouent. Autrement dit, le pardon ouvre notre futur à une vie heureuse. Mais dans la situation actuelle, il y a le problème du réchauffement climatique, des terroristes, de l’immigration clandestine, de la famine,  du logement et des guerres… Que pouvons-nous faire pour que les gens qui vivent ces situations sentent la tendresse et la miséricorde de Dieu, pour que la miséricorde et le pardon ne restent pas seulement un sentiment ? C’est par la fraternité, la charité et la tendresse que nous pourrons résoudre ces problèmes. Je voudrais bien insister sur le respect mutuel de chaque membre de la société, surtout les plus faibles. En d’autres termes, c’est se mettre à la place des autres pour chercher les intérêts communs. Ainsi, l’inégalité devient profitable pour tous par la culture d’entraide, de solidarité, de coopération, de complémentarité et de fraternité, le but étant que tout le monde sente la bonté et la miséricorde de Dieu.

Pour conclure, je voudrais vous dire qu’on ne chante pas pour passer le temps, mais pour chanter quelque chose. Nous venons de développer le sens de l’amour et du pardon dans différents domaines. Nous voyons que l’amour et le pardon nous amènent à manifester la miséricorde de Dieu. Nous avons vu aussi qu’aimer et pardonner ne sont pas des choses faciles. C’est une action qui exige de nous humilité et le combat de soi. Un combat dans une guerre qui n’a pas de limite parce que l’amour et la miséricorde de Dieu que nous voulons manifester n’ont pas de limite. Cela nous montre que la grâce de Dieu a le dernier mot et non les péchés de son peuple.

Auteur : Jean Pierre Radimilahy

 

 


[1] Maura Njuguna, La Justice et le pardon dans le cas de tribalisme sur Kenya, Nairobi, Saint Paul Ed., 2002, p. 78.

[2] Emmanuel LEVINAS, Nom Propre, Paris, Fata Morgana, 1975, p. 142.

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